Par Annie Kahn

 « Mieux vivre au boulot tout en étant plus productif »

Deux chefs d’entreprise américains détaillent, dans un ouvrage, leurs méthodes de management et d’organisation. Le calme est leur maître-mot, explique dans sa chronique, notre journaliste Annie Kahn.

Par Annie Kahn Publié le 16 novembre 2018 à 17h00 – Mis à jour le 16 novembre 2018 à 17h00

Chronique. 

Comme il est réjouissant de découvrir un livre qui confirme noir sur blanc vos intuitions pour mieux vivre au boulot tout en étant plus productif. Tel est le cas d’It Doesn’t Have to Be Crazy at Work (« Pas la peine de travailler comme des fous »), de Jason Fried et David Heinemeier Hansson (ed. HarperCollins, 240 p., 20 €, non traduit). Merci à l’auteur anonyme de la chronique Bartleby (The Economist du 6 octobre 2018) de nous l’avoir fait connaître.

L’ouvrage est d’autant plus percutant que ses auteurs sont des hommes de terrain. Ils ont l’expérience de ce qu’ils avancent, étant les deux fondateurs et dirigeants de Basecamp, un éditeur de logiciels américain, créé en 1999. Depuis une vingtaine d’années, ils mettent donc leurs principes en application, avec succès.

Leur société est rentable, et l’on peut imaginer que les salariés y sont heureux, bien que nous n’ayons pu vérifier ce deuxième point. Le calme est leur maître mot. « Le calme protège le temps de travail et l’attention. Le calme est d’avoir des objectifs raisonnables. Le calme est de travailler le plus possible en mode asynchrone, et en temps réel par défaut Le calme, c’est la profitabilité. »

Pour parvenir à cet état apaisé, ni séance de yoga ni cours de méditation ! M. Fried et M. Heinemeier Hansson mettent à terre bien des dogmes, des modes, des expressions répétées à l’envi dans le monde du business, et qui contribuent à le rendre nocif. Ainsi de la disruption – stratégie de rupture –, néologisme créé par un Français, Jean-Marie Dru, président du groupe publicitaire TBWA. « Le monde du travail souffre d’une hyperinflation d’ambitions. (…) Si vous arrêtez de penser que vous devez changer le monde, vous soulagez grandement vos collaborateurs et vous-même. (…) Traitez plutôt vos clients, vos employés et la réalité avec justesse », affirment les auteurs.

Haro sur les plans, les réunions

Plus étonnant : inutile de faire des plans, disent-ils. Pas de plan à cinq ans ni de plan à trois ans. Pas de plan du tout. Difficile à admettre ? Peut-être pas tant que ça. Le 2 novembre, deux responsables de deux groupements renommés de dirigeants, Denis Terrien, président d’Entreprise et progrès, et Gilles Levêque, administrateur du Cigref, proclamaient dans Les Echos que « la stratégie, objectif structurant de long terme, Graal dans l’ancien monde, est devenue un handicap à l’ère du numérique ». Inutile donc de s’angoisser pour réaliser des objectifs dans l’univers économique changeant qui prévaut actuellement.

« Les prévisions à long terme distillent un faux sentiment de sécurité », estiment les dirigeants de Basecamp. Et n’allez pas leur parler de la nécessité de « sortir de sa zone de confort ». Ce qui est valable dans de rares situations, lorsque l’on quitte un emploi salarié pour créer son entreprise, par exemple, ne l’est guère d’une façon générale. Mieux vaut au contraire approfondir le terrain sur lequel on est, où l’on se sent bien. Loin de la frénésie qui agite certains aujourd’hui.

Les réunions ne sont parfois considérées comme utiles que par ceux qui les organisent

Mais pour qu’il en soit ainsi, pour être capable de travailler en profondeur, encore faut-il ne pas être interrompu sans arrêt. Que ce soit pour une réunion, une conférence téléphonique, une question inopinée pseudo-urgente d’un supérieur hiérarchique. Comme le font remarquer les auteurs du livre, on abat parfois un travail considérable dans le train ou l’avion. Un trajet de quatre heures paraît long, alors qu’une journée de huit heures de travail semble passer en un éclair sans que l’on ait eu le temps de faire tout ce qu’on avait prévu de réaliser.

Haro donc sur les réunions, qui ne sont parfois considérées comme utiles que par ceux qui les organisent. Avec un rappel simplissime : « Huit personnes dans une pièce pendant une heure ne coûtent pas une, mais huit heures de temps. » Et donc, en corollaire, stop au partage d’agenda ! Et là, on jubile. « Le partage d’agenda est l’une des inventions les plus destructrices des temps modernes (…). Il doit falloir se donner un mal de chien pour s’arroger le temps de quelqu’un. » Or l’agenda électronique partagé rend tellement facile la fixation de réunions qu’il contribue à leur inflation. On en fixe, on en supprime, en un éclair, comme si l’on tenait le temps des autres pour quantité négligeable. Certes, on peut refuser une invitation. Mais qui ose, lorsqu’une personne ayant autorité la demande ?

Ignorons la « guerre des talents »

Inutile de préciser que les auteurs préconisent de bannir de leur vocabulaire les termes guerriers, pourtant très usités dans l’univers professionnel. On est rarement calme sur un champ de bataille. Entre autres exemples, ils ont beau être à la tête d’une société d’informatique – un secteur où les compétences sont rares et recherchées –, ils préfèrent ignorer la « guerre des talents », et préconisent à leurs lecteurs d’en faire autant. Plutôt que de se décarcasser pour repérer et débaucher les collaborateurs d’une autre entreprise, concurrente ou pas, mieux vaut bien entourer son personnel pour l’aider à développer ses compétences. A l’ancienne !

Quelques bons comportements sont mis en avant. On en retiendra deux, faciles à adopter et aux effets positifs immédiats. Primo, se comporter dans un open space comme dans une bibliothèque ou une salle de travail universitaire. C’est-à-dire sortir de la pièce pour discuter avec un collègue ou parler au téléphone. Secundo, afficher ou faire connaître ses « heures d’ouverture » personnelles, celles où on peut être sollicité pour répondre à des questions… dans la mesure où elles ne relèvent pas de l’urgence absolue.

Autant de temps gagné, pour des vacances en plus, des congés sabbatiques réguliers, des congés de paternité, avantages accordés chez Basecamp, et dont les règles d’obtention sont effectivement affichées sur le site de l’entreprise. Pas du pipeau.