« Face à la crise durable qui s’annonce, acceptons de payer nos salariés tous les quinze jours »

Jullien Brezun Marion Darrieutort

Vice-président et coprésidente du club de réflexion Entreprise et progrès

Les deux entrepreneurs Jullien Brezun et Marion Darrieutort, dans une tribune au
« Monde », proposent aux sociétés qui en ont la possibilité de faire un « geste simple » pour soutenir la consommation.

Tribune. Beaucoup d’entreprises ont souffert pendant la pandémie. Leur écosystème de fournisseurs, de partenaires et de clients était à l’arrêt forcé. Les consommateurs n’allaient plus dans les magasins et, malgré ses performances, l’e-commerce n’a compensé qu’une partie de ce manque à vendre. Pour toute l’économie, il est indispensable que la consommation reparte et, si possible, bien sûr, la consommation de produits français au service de l’emploi en France.

Les entreprises auront un rôle majeur à jouer et elles ont l’opportunité de faire des gestes pour soutenir la consommation. Peuvent-elles augmenter les salaires ? Pour la plupart d’entre elles, la réponse est malheureusement évidente. C’est non. La crise qui commence va mettre les entreprises sous une terrible pression financière et l’explosion attendue du chômage va au contraire tirer les salaires à la baisse.

Et pourtant, les entreprises peuvent faire un geste simple. Comment ? En consolidant dans le temps le pouvoir d’achat de leurs salariés. Aujourd’hui, en France, tous les salariés consentent une avance de trésorerie à leur entreprise. Le salarié, qui est payé uniquement à la fin du mois de travail, fait crédit d’une partie de son salaire pendant quatre semaines à son entreprise. Il travaille pendant un mois et n’est payé qu’à la fin du mois. Alors que, dans toute une partie de l’économie, les travailleurs, les artisans par exemple, sont payés à chaque fois qu’ils travaillent.

Coupons la poire en deux. Face à la crise durable qui s’annonce, soyons des dirigeants activistes, acceptons, dans les entreprises qui peuvent se le permettre, de payer nos salariés tous les quinze jours. Et, pour commencer, concentrons cette initiative sur tous les salaires inférieurs à trois fois le smic brut, car c’est dans cette catégorie de revenus que les salaires sont les plus « consommés ». La pression se relâchera sur les trésoreries individuelles. Les frais ponctionnés par les banques – environ 4 milliards d’euros par an – serviront à autre chose et pourront aussi être réinjectés dans la consommation.

Fragilité chronique

N’oublions pas que le salarié modeste, celui dont la rémunération est proche du smic, vit une fragilité chronique qui peut basculer à tout moment dans la précarité. Etre payé plus souvent, c’est être mieux en mesure de limiter la ponction bancaire liée aux découverts bancaires. Environ 20 % des familles françaises ont chaque mois des comptes courants dans le rouge avec, à la clé, des découverts dont les intérêts dépassent parfois 15 %. Il existe là d’immenses réserves de pouvoir d’achat.

La mensualisation des salaires, voulue par le président Pompidou en 1969, visait à corriger une situation où on était payé à la journée, à la semaine ou à la tâche ! Mais la réforme est restée incomplète et déséquilibrée. Les salaires ont bien été payés en fin de mois, mais beaucoup de dépenses du foyer doivent toujours être payées d’avance, comme le loyer (exigible en début de mois alors que le locataire a versé une caution !), le téléphone ou l’électricité, les assurances auto ou habitation.

Techniquement, l’affaire n’est pas compliquée. Les systèmes de paie sont de plus en plus automatisés et, qui plus est, externalisés pour 90 % des entreprises. Des applications existent qui permettent au salarié d’être payé à la demande, par l’intermédiaire de son téléphone. Il est même possible de verser chaque jour son salaire à un salarié en contrat à durée indéterminée.

Aux Etats-Unis, les salaires au jour le jour sont une réalité de plus en plus fréquente. Nos entreprises peuvent même faire de ce nouveau rythme un vecteur d’attractivité et de recrutement, à côté des congés payés ou des titres-restaurant.

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