Le progrès a-t-il encore de l’avenir ?

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Ces deux derniers siècles, les sociétés modernes se sont très largement construites autour de  l’idée de progrès. La croissance, l’innovation technologique, le développement : tout cela devait nous permettre d’améliorer nos conditions de vie, de progresser, de nous dépasser.  Pourtant, depuis quelques années, la notion de progrès suscite de plus en plus de  questionnements et la notion même de progrès fait débat. C’est donc naturellement qu’Entreprise et Progrès a souhaité relancer ce débat à travers un chantier : « Faire progresser le progrès », présidé par Jullien Brezun, directeur général de Great Place to Work France et membre d’Entreprise et Progrès, en partenariat avec Orange. 

La notion de progrès a-t-elle encore de l’avenir ? Peut-elle encore rassembler la société ? Comment expliquer cette perte de confiance dans l’avenir ? Retour sur ce 1er atelier du 30 septembre 2021 “Le progrès a-t-il encore de l’avenir ?”, au cours duquel Michel Rességuier, Managing partner chez Prospheres, Dominique Bourg, philosophe et professeur honoraire à l’Université de Lausanne, et Abdu Gnaba, anthropologue, philosophe et fondateur de SocioLab, ont apporté leurs éclairages à cette question lourde de sens.

Le progrès comme conception historique

On peut considérer d’abord le progrès comme une idéologie, distincte du progrès sectoriel. Une croyance sur l’avancée des sciences et des connaissances ouvrant nécessairement une amélioration générale de la condition humaine. Pendant longtemps, l’idée que l’humanité se dépasserait constamment et que nous pourrions surmonter toute insatisfaction et obstacle à été centrale. C’était donc un progrès basé sur une idée de progression continue, pour réaliser des choses presque sans limite. Une vision d‘un âge d’or qui serait devant nous, avec la perspective d’amélioration de la condition humaine.

Cette conception historique du progrès comme source d’épanouissement de l’espèce humaine connaît toutefois des contestations de plus en plus fortes depuis le milieu du 20e siècle. L’idée que l’humanité a peut-être créé autant voire plus de problèmes qu’elle n’en a réglé germe de plus en plus, notamment chez les jeunes générations qui pour les ¾ considèrent l’avenir comme « effrayant » (The Lancet).

Une remise en question de l’idéologie du progrès

Si le concept d’amélioration est nécessaire, et constitue même une condition biologique, l’idéologie du progrès porte sur ce qui n’existe pas encore et influence de manière idéalisée la qualité et le contenu du futur. Or les guerres successives ou le risque d’affrontement nucléaire ont par exemple commencé à fragiliser cette idée. Désormais on voit une transcription écologique de cette angoisse. Il n’y a plus seulement une peur de potentiels conflits globaux mais également une crainte liée au sur-consumérisme. La narration du bonheur immédiat a mené à un effet boomerang.

Tout cela mène donc à une fragilisation du progrès, voire une destruction de l’idéologie du progrès. Et même si parfois des ré-affirmations apparaissent (avec des sujets comme le transhumanisme ou la conquête spatiale), le fléchissement est notable. La notion de progrès axé sur le désir lié à la consommation, aujourd’hui enfermé dans un modèle de consumérisme et de matérialité, se confronte à un nombre croissant de détracteurs.

Retrouver du sens dans le progrès

Aujourd’hui, il semble donc fondamental de remettre le bien commun et l’humain au centre du progrès, afin de sortir de la consommation compulsive axée sur l’objet et l’expérience matérielle. Cela passe donc par une maîtrise de soi, en travaillant sur soi et sur ses connaissances, avant (et afin) de changer le monde.

Le triptyque “protéger, projeter et progresser” permet de tendre vers le progrès. Nous ne pouvons progresser sans se sentir protégé, et sans se projeter. Il faut donc d’abord intégrer la sécurité comme base mais actuellement il y a un  manque de capacité d’imagination pour se projeter. En ne focalisant que sur l’insécurité et les catastrophes, on ne peut donc plus avancer sereinement. 

En pensant le progrès avec pragmatisme et en remettant l’humain au centre, il faut accepter de se changer soi même, de revaloriser la conscience de citoyen et diminuer celle du consommateur. Cela afin de retrouver une envie de se projeter, moins de se sécuriser, et d’avoir un socle commun de repères pour savoir si on progresse réellement ou pas.

Quelle place pour le progrès en entreprise ?

L’enjeu porte sur l’amélioration et la transformation du modèle de l’entreprise. C’est un changement de paradigme autour de la notion de profit : est-ce une finalité ou un moyen ? Comment conditionner la création économique à la création de valeur environnementale et sociale ? Faire entrer ces questions dans les Comex est une bonne étape de changement.

L’enjeu porte également sur la déconstruction du mythe d’une croissance linéaire. La croissance fonctionne finalement comme une spirale et on ne peut tout miser sur elle. Au sein de l’entreprise, il faut valoriser un réseau social le plus qualitatif possible et montrer l’appartenance à quelque chose de plus grand que soi. Les entreprises ont donc une notion de responsabilité, et transformer l’identité de l’entreprise est un processus potentiellement douloureux car c’est aussi une transformation de l’identité collective, donc un challenge. L’aspect sociétal est important et la dimension relationnelle dans l’entreprise est centrale. La relation entre personnes, et la relation entre les personnes et leur travail, sont corrélées. Mais cela apporte une notion de contraintes, le changement de regard sur une pratique étant difficile, il peut y avoir une résistance forte au changement. Être lucide sur son conformisme et ne pas en être dupe est un point de départ car cela peut être un piège pour les entreprises.  

Pour conclure, il est nécessaire de s’orienter vers un progrès plus moral que technique. Le progrès est avant tout une valeur morale, qui prône une évolution humaine positive. Réinvestir le champ du symbolique est un bon outil, pour prendre de la hauteur et changer la narration, permettant de se projeter à nouveau, et d’agir concrètement. Une étape importante vers le changement est également le deuil de la croissance infinie, pour se recentrer sur l’humain, les relations interpersonnelles et le sens au sein de l’entreprise.

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