« En France, le progrès fait peur »

Cette tribune signée par Marion Darrieutort, co-présidente d’Entreprise et Progrès et CEO de The Arcane, Jullien Brezun, vice-président d’Entreprise et progrès, directeur général de Great Place to Work et André Coupet, vice-président d’Entreprise et progrès, expert en stratégie d’entreprise, auteur de l’ouvrage Vers une entreprise progressistea été publiée précédemment sur La Croix le 11/04/22.

Dans la campagne présidentielle il est question de guerre, d’immigration, de pouvoir d’achat, de santé, de souveraineté, des mots importants, certes, pour le futur. Cependant, un autre mot, crucial pour l’avenir, est absent. Profondément absent. Comme si les différents candidats en lice avaient décidé de s’en passer. Le joli mot de progrès. Ce progrès qui profite à tous et à chacun. Cette envie de progrès qui nous fait avancer. Et si cette absence était le symbole non pas d’un abandon mais d’une raison d’être oubliée en chemin ?

Avenir commun et progrès intégral

D’ordinaire, les séquences présidentielles constituent le moment au sein duquel, par le truchement des candidats et de leur positionnement, la société débat de ce qu’elle souhaite pour sa destinée. Cette année, au-delà des raisons conjoncturelles dramatiques comme la guerre en Ukraine, ou lancinantes, comme la crise du Covid-19, quelque chose semble avoir disparu de la scène. L’idée d’un avenir commun qui serait meilleur pour le plus grand nombre. L’idée d’un avenir commun où le progrès serait intégral. Alors que l’on a besoin d’inventions et d’innovations, les uns et les autres n’ont que le mot de protection ou de précaution à la bouche. La France, lieu de l’invention du rationalisme, de la philosophie des lumières, voire du positivisme et donc terre fertile du progrès, ne sait plus parler son propre langage.

Cette absence de réflexion autour de ce que pourrait être le progrès souhaitable pour le futur interpelle. Cela d’autant plus qu’il s’accompagne souvent d’une antienne anti-progrès, amplifiée par la pandémie, autour des vaccins, de la 5G, ou de possibles avancées issues de l’avènement de l’intelligence artificielle. Comme si le progrès avait perdu sa raison d’être. Comme si à force de ne pas entendre les alertes, légitimes comme illégitimes, l’idéal même de progrès n’avait plus de raison d’exister.

Confusion entre progrès et croissance

Instrument de rêve, d’aventures entrepreneuriales et sociétales fantastiques, le progrès fait peur. Peut-être, d’ailleurs, que sa raison d’être a été vidée de sa substance parce que, justement, les tenants du progrès ne se sont intéressés à lui que par l’unique prisme de la croissance. Si cela marche et croît, alors c’est un progrès. Or, rappelait Robert Kennedy, la « croissance mesure tout sauf ce qui vaut la peine de vivre ». Nous y sommes. Et si nous avions oublié de regarder l’ensemble des choses et non pas seulement une seule partie de l’éventail du progrès qui s’appelle croissance ?

Au-delà de cette confusion entre progrès et croissance, ce qui semble constituer également un frein à la philosophie du progrès est notre sacro-saint principe de précaution qui, venant pour de bonnes raisons poser des formes d’interdiction, exalte la peur ou plutôt annihile l’idée même de risque au sens de « chance ». « Take a chance », disent les Américains pour signifier « Prends un risque ». Inversion des rôles. Le risque et, donc, l’innovation peuvent être des chances. Et si le principe de précaution devenait un principe d’adaptation où l’innovation serait testée, mise en œuvre et améliorée suite aux différentes pierres apportées par les parties prenantes ?

Pour nous, le progrès consiste à aller de l’avant, de façon déterminée, vers un futur enviable, pour le bien-être de chacun. Le progrès invente des solutions, propose de nouvelles façons de faire ou de vivre, dans une triple perspective. Qu’elles aient un impact positif sur le bien être des gens, qu’elles soient au service du vivant et qu’elles soient le plus accessible possible.

Sans horizon de progrès intégral, la société se repliera sur elle-même. Dans son confort. Avec les risques que l’on sait. L’enjeu est devant nous et chacun et chacune doit prendre sa part dans la réinvention de la raison d’être de nos progrès futurs.

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