L’entreprise face aux débats de société : 3 questions à Alexandra Palt, Chief Corporate Responsibility Officer chez L’Oréal

Lors du premier atelier de notre grand chantier 2022 “L’entreprise face aux nouveaux défis démocratiques”, nous avons eu l’honneur de recevoir Alexandra Palt, Chief Corporate Responsibility Officer L’Oréal et CEO de la Fondation, et Thierry Pech, directeur général du think tank Terra Nova, pour échanger autour de la thématique suivante “L’entreprise face aux débats de société”. L’occasion d’aborder la question de la position des entreprises et des dirigeants face aux enjeux qui animent nos sociétés : environnement, inégalités, discriminations, contexte géopolitique, etc. Un chantier récemment rattrapé par l’actualité en Ukraine, rendant la réflexion sur l’entreprise face aux défis démocratiques d’autant plus urgente.

Alexandra Palt publiait l’année dernière son livre “Corporate activisme”, un manifeste « d’adaptabilité » pour permettre aux managers d’anticiper les crises et revendications sociétales de plus en plus fortes. Nous avons profité de ce premier atelier pour lui poser trois questions sur la position de l’entreprise. Découvrez ses réponses dans cet article. 

L’entreprise doit-elle se positionner sur les débats de société ?

Alexandra Palt : Les débats qui se jouent dans nos sociétés sont nombreux et dépendent en partie de la culture, des sensibilités et de l’évolution de la société en question. Qu’il s’agisse des droits des femmes, de notre rapport à la nature, des inégalités ou discriminations, le monde se fragmente de plus en plus.

En tant qu’acteur économique évoluant dans cet univers, et en tant qu’employeur, l’entreprise ne peut pas se targuer de neutralité. Elle doit se positionner face à ces débats de société, en fonction de ses valeurs car dans tous les cas elle est influencée par ces débats, et influence les débats.

L’Oréal a fait le choix de s’entourer d’activistes aux multiples combats au sein même de l’entreprise car pour une entreprise il est important d’être poussé, d’être challengé, afin d’évoluer dans le sens d’une transition d’un modèle “classique” vers un modèle durable, respectueux des limites planétaires.

Comment l’entreprise peut-elle se positionner de façon “juste” alors même que sa boussole penche naturellement vers des intérêts économiques ? 

Alexandra Palt : Peu importe le débat de société en question, il est important de toujours prendre des décisions en fonction des valeurs que l’on porte. Et pour cela, un socle de valeurs doit évidemment exister. C’est cette colonne vertébrale qui pourra guider l’entreprise lorsqu’elle se trouve perdue face aux nouveaux débats qui émergent rapidement et aux arbitrages complexes. Celle-ci doit avoir été réfléchie, construite et consolidée en amont, avant même la nécessité de débattre sur un sujet ou un autre, car sinon les curseurs de valeurs peuvent rapidement évoluer lorsqu’une crise éclate.

La construction de cette colonne vertébrale doit également reposer sur la prise en compte de l’ensemble des parties prenantes de l’organisation, de la société, et bien sûr du collaborateur. Aujourd’hui, le dialogue avec les parties prenantes, pourtant essentiel, est encore trop général et trop peu développé. Il s’agit donc de passer d’une logique de consultation à une logique de coopération, de spécialiser ce dialogue en fonction des expertises de chacun.

Mais dans tous les cas attention, car répondre aux débats de société n’équivaut pas à prendre parti mais plutôt à agir en fonction de ses valeurs, car l’entreprise n’est pas un acteur politique, elle n’est pas un militant politique mais doit respecter le contexte légal notamment les droits humains.

Quelle posture adopter en tant que dirigeant face aux nouveaux débats de société ?

Alexandra Palt : Dans le cadre d’une entreprise évoluant dans un monde fragmenté aux enjeux sociétaux forts, le rôle du dirigeant repose évidemment sur la prise de décision. Et il est attendu de ce dernier qu’il assume cette décision, qu’il la porte et la fasse vivre. Mais cette posture n’est pas celle d’un être omniscient, c’est celle d’un être humain, et la réponse parfaite n’existe pas. Il ne faut pas confondre management et leadership, car c’est une vision porteuse que l’on attend du dirigeant, et des qualités de leader.

Le dirigeant doit ainsi admettre qu’il tente de prendre la meilleure décision possible dans un contexte donné, avec les éléments dont il dispose, celle qu’il considère comme étant juste. Mais l’erreur est possible, elle est humaine, et elle devra évidemment être assumée car c’est aussi ça le rôle du dirigeant. Il est à ce titre important de réintroduire le doute dans la posture du dirigeant, d’accepter le “je ne sais pas”, d’accepter la prise de recul, la volonté de prendre du temps et de ne pas agir dans une précipitation souvent exigée par le reste de la société. Mais aussi accepter le besoin de formation et la remise en question. Alors on parle d’un dirigeant visionnaire, d’un dirigeant confiant mais humble, telle est la posture attendue dans cette entreprise qui fait face aux débats de société.

Lors des prochains ateliers de ce chantier, nous aborderons d’autres questions essentielles : une entreprise peut-elle encore être neutre, détachée des débats politiques, des mutations sociales et géopolitiques ? Doit-elle prendre part à ces controverses, et si oui, comment cela affecte sa façon de faire du business ?

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